Arpentage par Illusion Concrète

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Vue du capitaine :

Plusieurs éléments concernant la présence de sangliers sur Bilho concordent, mais la réalité me semble à ce jour toute autre.
Une fois l'équipe des pionniers déposée au petit matin sur le banc, je reprends la mer pour un crochet à terre et opère une expédition sur l'île St-Nicolas à quelques encablures de là, accompagné d'Arthur et Charline. Tout ceci nous prend une bonne heure, mais à l'issue de cette mission, l'accès à Bilho s'avère encore ouvert, nous décidons finalement de tenter d'y débarquer.
A notre arrivée sur Bilho, à la limite du créneau de passage, les pionniers se gardent bien de nous entretenir sur la présence de phacochères sur l'île.

C'est lors de notre grand tour de Bilho, à quelques centaines de mètres de notre point d'atterrissage et guidé par les pionniers, que je remarque des traces suspectes au sol. Des marques de sabots, de pattes plus exactement.
Ces traces filent du sous bois vers la mer, semblant indiquer une fuite récente et directe vers l'eau, dont le niveau passé est clairement marqué par la ligne de disparition des traces...
La perplexité semble partagée par tous. C'est à ce moment que Jocelyn m'informe de son hypothèse, il s'agirait de traces de sangliers, qui selon lui ont l'habitude de parcourir les étendues inondées...
Nous documentons sous tous les angles ces vestiges de la faune sauvage.

C'est alors Fred qui me montre une image prise avant notre arrivée - alors que les pionners se trouvaient encore seuls sur le banc - la photo d'une fiente, une laisse reconnue par Jocelyn comme émanant d'un sus crofa...
J'y vois une fiente humaine, mais l'ornithologue m'assure par maints détails de l'origine de l'étron...
Même Eddy s'y met, mêlant doute feint et assurance toute marseillaise, mimant avec entrain la laie en rut fuyant vers le sud.
Transgressant toutes les règles édictées par Jacques-Yves Cousteau s'imposant de fait aux commandants d'expédition en matière de véracité des récits, je me laisse convaincre.
Le commandant gagné à leur cause, il est aisé d'embarquer les autres explorateurs dans ce que je nomme désormais "la probable fiction du sanglier de Bilho".

Les jours suivants, avec force exposition de photos des traces et recherches sur internet qui prouveraient la propension des sangliers à conquérir les îles, l'hypothèse sus crofa suit son chemin dans le groupe et contamine même par radio nos partenaires du PCP qui tentent pourtant d'attirer notre attention sur le sphincter peu étanche de ces animaux qui empêcherait leur immersion...

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Mais revenu à terre, et reprenant les éléments tangibles de l'affaire un par un, plusieurs incohérences me sautent au yeux et plus particulièrement cette situation singulière qu'est celle des pionniers en terre inconnue... Il paraît évident que, lors de cette expédition inédite, les primo-arrivants tiennent -doivent tenir- une place centrale. Les premiers à fouler le sable du banc, les premiers à humer l'air de l'île, les premiers à relever des indices, les premiers à échaffauder des hypothèses, les premiers à identifier des signes de vie.
Seulement voilà, le trio initialement isolé pour la journée s'est vu dépossédé de sa fonction, trop vite rattrapé par le reste de l'équipe, les conditions météo s'améliorant...
La variable psychologique a pu jouer dans le laps de temps qui sépara l'annonce de notre venue et notre arrivée effective laissant bien assez de temps au trio pour mener à bien la plus grande supercherie de l'histoire de Bilho (le banc lui-même exclu, bien sûr).

Voulant tester la possibilité d'une fabrication des preuves je sollicite quelques jours plus tard Charline pour façonner un tampon à pattes de phacochère; curieusement c'est Jocelyn qui s'empare de la tâche et taille dans un bois flotté un pied tout à fait saisissant.
C'est le déclic.
En quelques minutes cette patte produit dans nos seaux de sable des traces en tous points identiques à celles observées sur l'île.

Je comprends tout, et cette découverte me stupéfait d'évidence. Il est donc impossible à l'homme d'accepter la solitude en ces zones isolées.
Ce désert applique à l'esprit fatigué du pionnier (nous avions peu dormi) une pression considérable qui génère chez lui la cristallisation d'une vision, un rêve éveillé.
Fred a pu nourrir de ses dernières séances le sentiment de la bête qui traque et est traquée, du chasseur qui invente son gibier (la bête lumineuse de Pierre Perrault).
Jocelyn, pétri de nature, a littéralement chassé du bois de son imagination la bête qui a alors surgit sur le sable du schorre.
Eddy saisi par le frisson, par la proximité de la bête sauvage, a pu sans mal organiser dans l'espace la course diagonale des sangliers.
En somnambules collectifs, déstabilisés par la situation, nos trois amis ont pioché dans leur inconscient les éléments qui, performativement, ont fait naître cette présence, ce sanglier fictif qui courut vers la mer pour fuir nos pas.

Ce faisant, ils inventèrent une nouvelle méthode du laboratoire, la fiction des pionniers, l'arpentage par illusion concrète.
En sont-ils conscients? Ou partagent-t-ils à la manière des adeptes de Bernadette Soubirou cette vision collective créée de toutes pièces et de laquelle ils seront à jamais convaincus?
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